Terje Rypdal - Crime Scene - ECM 2041 - fr



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Enregistré live dans le cadre du Natjazz Festival de Bergen en mai 2009, « Crime Scene » vient de façon particulièrement excitante enrichir la déjà prestigieuse discographie de Terje Rypdal sur ECM. Car si le guitariste et compositeur norvégien s’est déjà à de nombreuses reprises confronté à l’écriture pour orchestre ou ensemble de musique de chambre (qu’on considère par exemple ses albums « Undisonus », « Q.E.D », « Double Concerto » ou encore « Lux Aeterna ») ses collaborations avec un big band de jazz sont en revanche beaucoup plus rares.

Invité à composer de la musique pour le Bergen Big Band, Rypdal a d’abord remarqué que le flûtiste et directeur de l’orchestre Olav Dale ainsi que deux de ses saxophonistes étaient également des spécialistes de la clarinette basse : « Trois clarinettes basse dans le même orchestre ! Tout compositeur voit tout de suite les potentialités inhabituelles qu’offre une telle configuration en terme de colories et de textures.

» Puis il s’est avisé que les musiciens du Bergen Big Band venaient juste de sortir un album de variations sur les « Meditations » de John Coltrane (« Meditations on Coltrane », Grappa Records, 2007) — un choix plutôt « progressiste » pour un grand orchestre de jazz. La dernière période de la carrière de Coltrane et ses « Meditations » tout particulièrement ont été l’une des portes par lesquelles Rypdal est entré dans l’improvisation jazz au cours des années 60 (« Cette musique m’a toujours parlé beaucoup plus directement que le bebop par exemple ») et c’est avec plaisir qu’il s’est alors lancé dans le projet de revisiter dans sa composition cette influence majeure à l’origine de sa vocation.


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Ainsi, de la même façon que l’album « Vossabrygg » (enregistré en 2003 et paru en 2006) était en partie dédié au Miles Davis de « Bitches Brew », la trame de « Crime Scene » peut se lire comme un vibrant hommage aux glossolalies extatiques des saxophones de Coltrane et Pharoah Sanders. L’écriture de Rypdal pour les sections de cuivres et d’anches explore en longues séquences les registres les plus extrêmes de ces instruments et les musiciens de l’orchestre répondent à ce défi avec un engagement de tous les instants. La configuration orchestrale, très particulière, peut se définir comme l’intégration d’une petite formation à l’intérieur d’un ensemble plus vaste. Sur le modèle du concerto grosso Rypdal a en effet imaginé d’insérer dans la masse du big band dirigé par Olav Dale un petit groupe composé de ses partenaires habituels du trio Skywards, Ståle Storløkken et Paolo Vinaccia, ainsi que de son vieux complice le trompettiste Palle Mikelborg.

La façon organique dont la musique progresse et évolue simultanément à son centre et à sa périphérie est particulièrement passionnante : on est fasciné par les jaillissements résolument rock de Rypdal et ses coéquipiers ainsi que par les échanges incendiaires entre Terje et Storløkken — ce dernier étant aujourd’hui peut-être mieux connu du public pour ses contributions au sein du groupe d’électro-noise improvisée Supersilent. Quand l’incendie se calme et que la fumée se dissipe, les échanges entre Rypdal et Mikkelborg rappellent tant au niveau des textures que du sens de l’espace les climats éthérés de leurs premières collaborations (« Waves », « Descendre ») : une grande part de l’histoire musicale de Rypdal est concentrée dans cette pièce.


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Les extraits de dialogues issus de film et de pièces radiophoniques collectés, collés et disséminés tout au long de l’album par Paolo Vinaccia, apportent une touche de film noir à l’ensemble. Cela a poussé Rypdal à rajouter des titres évoquant les procédures criminelles à chacun des mouvements de la pièce — même s’il insiste bien sur le fait que les relations entre la musique et cette thématique criminelle ne doivent pas être sur-interprétées et demeurent de l’ordre du jeu.

La création de « Crime Scene » à Bergen a été très bien accueillie par les médias. Le webzine américain Allaboutjazz a comparé la science des textures et coloris de Rypdal à celle de György Ligeti et a également fait cette remarque : « Quoique « Vossabrygg » fut déjà une pièce de grande qualité, « Crime Scene » la surpasse tant dans au niveau de l’envergure que de la réalisation. »

En Norvège, le compte-rendu de la NRK Radio a insisté sur

les capacités de Rypdal « à susciter du big band des sonorités particulièrement excitantes. Cette longue pièce d’une heure est une ode à la liberté structurée. Les saxophonistes ténor Ole Jakob Hystad et Zontan Vinczes évoquent le Coltrane des années 60, tandis que les attaques de Palle Mikkelborg font resurgir le jazz rock du début des années 70. Tout du long des séquences dramatiques de film de gangsters viennent s’insérer dans le magma sonore. Là-dessus surnage la guitare extatique de Rypdal — qui n’a peut-être jamais mieux joué. »

Le succès tant public que critique remporté par cette association entre Rypdal et le big band de Bergen a encouragé les deux parties à chercher de nouvelles opportunités de prolonger l’aventure. Ils interpréteront le répertoire de « Crime Scene » dans les mois à venir dans le cadre de plusieurs festivals : le 7 mai à Balejazz en Norvège ; et le 21 mai au Moers New Jazz Festival en Allemagne.