Steve Tibbetts - Natural Causes - ECM 1951 - fr



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« J’ai un faible pour le silence, les ruptures, la déliquescence, les moments où la musique se termine. J’aurais pu dans certaines compositions délimiter les sections de façon beaucoup plus ferme, mais j’aime l’idée que le silence agisse comme une sorte de brouillard ou participe à la fabrique de la musique. J’ai même été tenté de ne composer l’album que d’une seule pièce, d’un unique morceau continu. »

Steve Tibbets

Il y a huit ans Steve Tibbetts nous offrait avec « A Man About A Horse » (ECM 1814) un album de guitare électrique plein de fièvre. Il nous revient aujourd’hui avec un disque totalement différent, composé essentiellement de sonorités acoustiques. La réalisation de « Natural Causes » a coïncidé avec une période où Tibbets reconsidérait de fond en comble les différents aspects de son esthétique et de sa pratique — travaillant chaque jour à l’étude de grands

compositeurs comme Bach et Bartók, tout en se plongeant dans la théorie musicale. D’examiner au plus près l’œuvre de ces géants ne pouvait qu’avoir des conséquences directes sur le propre travail du musicien : « Au bout d’un certain nombre d’heures, mes oreilles se sont totalement ouvertes… et se sont découvertes très peu disposées à la perspective de continuer à travailler les sonorités distordues de la guitare électrique. Alors je me suis enfermé avec la guitare 12 cordes Martin D-12-20 de mon père. J’avais envie de choses simples. Je me disais que je pourrais peut-être trouver une voix en jouant très bien des lignes de guitare très pures, en essayant d’en dire beaucoup avec très peu de moyens — un peu à la manière de Sultan Kahn. C’était mon projet, avant que la musique comme d’habitude ne se transforme insensiblement en de complexes petites cathédrales sonores. »


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La musique de Sultan Kahn est une référence majeure de Tibbets depuis le milieu des années 90 et son expérience décisive en tant que spectateur d’un concert que le grand maître indien du sarangi donna à Saint Paul. « Depuis cet instant j’ai fait du sarangi mon modèle : ses qualités vocales en font un instrument entièrement dédié au chant. Au fil des années les frettes de ma guitare 12-cordes s’étaient usées et elle commençait à sonner de plus en plus comme un sarangi. Aujourd’hui elles sont quasiment effacées. La guitare a 45 ans maintenant et possède un son mélodieux, moelleux, qui fait entendre la patine des années. J’ai accordé ma guitare de façon à ce que les cordes soient doublées à l’unisson. Ça me permet de trouver (à mon goût) des façons plus convaincantes de faire chanter l’instrument lorsque je joue des phrases sur une seule corde. »

Le gong est un autre instrument essentiel dans « Natural Causes » : « On trouve des cycles de gong partout dans cet album. Je vivais entouré de gongs quand j’ai enseigné en Indonésie. La musique pour gamelan faisait partie du programme d’étude de nos élèves. La musique est partout en Indonésie : les fêtes villageoises, les cérémonies religieuses, les rites funéraires, les naissances et les jours fériés — tout est prétexte à musique. Le gong y est omniprésent, il sert de substrat à toute forme de musique. La partie de gong que l’on entend dans une chanson comme « Lakshmivana » est déclenché par la 12-cordes reliée à une interface midi. Un ami m’a permis d’enregistrer pendant plusieurs heures dans son magasin d’instrument qui se trouve à Peliatan (à Bali dans le sud d’Ubud) : j’ai samplé des sons de gongs, de gamelans, de jublangs et de tout un tas d’autres métallophones.


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Je les ai disposés en échelles diatoniques sans qu’ils soient forcément reliés à la tonalité de la guitare. En d’autres termes un accord mineur joué à la guitare peut enclencher sur le sampler une gamme mélodique en mineur mais dans une tonalité cinq fois plus haute. Il m’est arrivé comme ça d’enclencher de ma guitare quatre ou cinq gammes de différentes hauteurs, pour fabriquer ensuite des compositions en assemblant les motifs. »

Marc Anderson tient la batterie sur tous les albums enregistrés par Tibbets sur ECM, mais « Natural Causes » est le premier depuis « Northern Song » paru en 1981 à les présenter en duo. « Travailler avec Marc c’est comme travailler de mes propres mains » confie Tibbets,

« Cela fait 32 ans que l’on joue ensemble, je n’ai jamais rien à lui demander de précis ni de remarques à faire sur son jeu. Il trouve toujours le son juste, l’instrument adéquat : on passe un peu de temps à chercher dans l’instrument la voix qu’il nous faut avec les micros et puis

on se met au travail. Il y avait quelques morceaux dans ce nouvel album qui selon moi n’avaient pas besoin de percussions, qui se tenaient très bien tout seuls. Toujours cette quête de simplicité. Marc m’a simplement dit : « Laisse moi essayer quelques trucs ». J’ai écouté le résultat et je me suis aussitôt demandé comment j’avais pu penser un instant me passer de lui sur ces pièces. »

Depuis plus de trente ans Tibbets assure la production de ses enregistrements : « Ce n’est pas toujours facile de se produire soi-même, surtout quand le producteur comme l’artiste sont fatigués ou à court d’idée. Dans ces moments-là j’essaie d’enregistrer des séquences extrêmement concises : 5-10 secondes de guitare, de bouzouki ou de kalimba.


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Je me dis qu’à l’occasion je pourrai récupérer ces compositions miniatures pour les intégrer à un motif rythmique, en faire un élément de structure ou encore l’amorce d’un morceau ou une coda… La seconde chanson du disque « Padre-yaga » est composée en grande partie de ces petits morceaux. »

Rechercher constamment « la simplicité et l’austérité » n’a pas toujours été simple au regard des méthodes de travail mises en œuvre. « Parfois je n’arrive tout bonnement pas à faire autrement qu’accumuler les pistes. J’avais envie de voir, juste pour rigoler, ce que ça donnerait que d’enregistrer en overdub 20 ou 30 pistes de guitare 12-cordes pour la chanson de Michael (« Gulezian » est une adaptation personnelle du morceau « Arcosanti » de son ami, le guitariste Michael Gulezian). Ça sonnait vraiment bien. Adieu austérité. »

Mais Tibbets a également suscité le hasard dans la fabrication de sa musique : « J’ai eu l’idée de mettre au point une ligne de guitare très basique, quelque chose qui entre en conformité avec les notions de clarté et d’articulation que je recherche, puis d’y ajouter un élément tout aussi basique, une phrase de bouzouki par exemple. Ensuite je n’ai écouté que la phrase de bouzouki et j’y ai ajouté du kalimba. Puis je n’ai écouté que le kalimba et j’y ai greffé du piano. Ce processus de composition par strates peut durer des jours, des semaines, des mois, des années même, il n’y a pas de limites. C’est un processus sans fin, vous comprenez ? Et puis vient le moment d’écouter l’ensemble, tout en même temps. Parfois dans ce chaos surgit une séquence de 12 secondes qui sonne comme l’accouplement frénétique de quatre kalimbas avec trois créatures hybrides composées de guitares et de pianos.


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Je découpe alors cette section, la met de côté et la développe. C’est ainsi que sont nés les morceaux « Sitavana », « Ishvarana » et « Kuladzokpa ». »

A un moment Tibbets a eu l’idée d’introduire dans le répertoire de l’album une version acoustique de la chanson de Jimi Hendrix « Villanova Junction » mais il l’a retirée au dernier moment pour ne pas rompre le rythme intime de son déroulement. Ce morceau a depuis été mis en ligne sur YouTube et il est toujours possible de l’écouter aujourd’hui. Le voyage qui a mené à la musique présentée dans « Natural Causes » a été selon le propre aveu de Tibbetts, semé d’embûches et hésitant. Et c’est avec beaucoup d’humilité qu’il donne sur l’ensemble de cette aventure cette ultime appréciation : « J’ai une grande tendresse pour ce disque qui ressemble un peu à l’affection que l’on peut éprouver pour un chat à trois pattes que l’on vient d’adopter. Vous n’emmènerez jamais vos enfants à

l’animalerie pour acheter un chat à trois pattes mais il peut arriver qu’il en arrive un en boitant au pas de votre porte et que vous lui donniez à manger. Il est tout à fait envisageable alors que naisse en vous un amour pour cet animal beaucoup plus intense que ceux que vous avez pu éprouver jusqu’alors pour n’importe quel chat commun. C’est un peu ce qui m’arrive aujourd’hui. »